RUSAN FILIZTEK (avec Marie-Suzanne de Loye, Sylvain Barou, Neşet Kutas)

Les saisons ont disparu, paraît-il. Mais, n’y a-t-il pas un essentiel invisible pour les yeux… Alors, se jouant des conventions et des lois plus ou moins naturelles, il arrive que les saisons se réunissent. Il faut tendre l’oreille pour les entendre, toutes les quatre de concert, accordant leurs tempéraments. Degrés, tempêtes et envolées suivent le rythme des envies, sans caprices. Un peu baroques mais pas perdues, les illusions imitent la re-création du monde pour une beauté sans vanité. Une métamorphose des éléments, pour le concerto de tous les temps.

À l’approche de la fête kurde de Newroz qui célèbre le printemps et marque la nouvelle année, Rusan Filiztek a convoqué les quatre saisons au TAP de Poitiers. Ou plutôt les quatre saz-ons, qu’il dirige en rassembleur d’horizons, saz entre les mains. Une heure suffit pour refaire le monde, si l’on est bien entouré. À ses côtés, Marie-Suzanne de Loye à la viole de gambe, Sylvain Barou aux flûtes (duduk, flûte traversière, bansuri) et Neşet Kutas aux percussions (daf, bendir, darbuka).

Sur la scène plongée dans le noir, ils inventent un cycle à la croisée des instruments. Gardien du ciel anatolien, Rusan fait briller ceux qui l’accompagnent : d’air en air, le quatuor dessine une constellation dans laquelle se lit la partition d’un songe musical. Parfois, Rusan remplace le saz par un oud, et le ciel change de couleur. Nuit d’été, d’automne, d’hiver ou de printemps – la musique efface les bordures.

On perçoit le jour et la nuit, la neige et le soleil, l’euphorie et la langueur. L’alignement des musiciens permet tout, et on assiste à une petite transe de l’univers. Les étoiles filent et les morceaux défilent, fusionnant époques et territoires, sans interruption. La Terre ne s’arrête pas de tourner, mais elle compose son propre voyage. Et puis Rusan le stranbêj kurde se met à chanter, posant des mots sur l’indicible. On redevient poussière, minuscule mais chargée de l’émotion cosmique de la musique.

Le concert a duré l’espace d’un cadran d’horloge, mais cela ne veut plus rien dire. Il n’y a pas de saison pour les frissons : le temps s’est évanoui.

Amélie Boccon-Gibod

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