De sang et de lumière (Laurent Gaudé) – mise en scène de Khadija El Mahdi

« Il m’est difficile de me rappeler de ma terre natale. » Ce sont les mots d’Onysos dans Onysos le furieux, première pièce de Laurent Gaudé parue en 1997. Cette terre, c’est celle des monts Zagros, qui longent l’ouest de l’Iran. La mémoire d’Onysos a de quoi vaciller, il est né dans ces temps si anciens qu’on ne sait plus s’ils ont existé. Quand finalement il se remémore, Onysos s’adresse à un passant, lui livrant le récit de la nuit immémoriale qui l’a vu naître. À un homme ou à tous les hommes, qu’importe – une partie pour le tout, synecdoque de chair. De même que le présent englobe inéluctablement le passé. Être, c’est incarner une vie, mais aussi celles déjà vécues par d’autres – ici ou ailleurs.

La naissance d’Onysos, c’est celle de Dionysos, dans sa version orphique : naissance d’une violence inouïe, dans le feu et la mutilation. Le début d’une survie plutôt que d’une vie, étoile à la sombre puissance qui guidera ses choix et déterminera ses combats. Une naissance mythologique dans le sang et dans la lumière, brûlante mais obscure, au milieu des monts Zagros qui traversent le Kurdistan iranien.

On naît, puis on est. Grands oiseaux bariolés dont les plumes lient le corps au monde, les identités se déclinent en nuances infinies, et se déploient plus ou moins librement. Après la naissance d’Onysos, le thème s’installe dans les textes de Laurent Gaudé. Les pages se meuvent en poétiques papiers d’identités, individuelles ou collectives. Identités qu’on poursuit, rejette, découvre, explore ou revendique, avec souvent comme couleur commune la marque de la malédiction. Oiseaux de malheur, ailes brisées ou brûlées, vilains petits canards. Les fils des récits et des existences se rejoignent pour tisser les motifs alambiqués de la vie, au cœur de mythologies littéraires, sociales ou familiales.

Vingt ans séparent Onysos le furieux et De sang et de lumière. Vingt ans, quelques millénaires et les poussières des monts Zagros. Dans le premier, un homme à moitié dieu, rejeté dès sa naissance. Dans le second, des peuples privés d’humanité, condamnés à l’exil. Entre le mythe et la réalité, le pont du temps, suspendu au-dessus des terres que les intolérants s’approprient. Un temps qui oublie de guérir les blessures, sur ce pont dont la route sans fin signale que jamais rien ne change.

De sang et de lumière est un recueil de voix. Des voix étouffées et des langues qui souffrent, révélant l’intemporelle cruauté qui règne dans certains coins du monde. Des voix essoufflées par les kilomètres parcourus, contraintes de quitter la terre natale pour survivre. Les voix aussi de ceux qui assistent à ces dérèglements de l’humanité et qui en témoignent. La metteure en scène Khadija El Mahdi a décidé d’en faire entendre certaines, laissant éclater à l’air libre toute la force qu’elles renferment au-delà des douleurs et des injustices. À voix haute. Les mots, les sons, les corps : les puissances se mêlent et se complètent, pour que s’expriment des humanités meurtries mais persévérantes et lumineuses.

Trois incarnations s’installent sur scène, avec les comédiens Vedat Allak, Lucille Arnaud et Bruno Bernardin, qui nous emmènent auprès des réfugiés kurdes. Parcours de victimes poussées au départ par des corbeaux sans cœur, dont l’envergure des ailes assombrit les villes, les montagnes et les âmes imbéciles. Les oiseaux migrants ne se soucient pas des saisons, ce qui importe c’est la protection de l’essentiel : la vie, la liberté, l’identité. Des fondamentaux sans cesse mis en péril, même dans le nid des droits de l’homme qui se transforme en jungle impitoyable. Le plateau est presque vide et la parole remplit la salle : aucun artifice ne pourrait représenter ce que les mots décrivent. Ne pas montrer cette réalité sur la scène, c’est nous rappeler qu’elle est partout.

Dans les bagages invisibles des Kurdes, la musique et la poésie s’imposent comme d’indéfectibles liens à la terre et aux ancêtres. L’identité se trouve là ; dans une culture tellement ancrée qu’elle semble innée. La mise en scène s’ouvre avec le chant de Vedat qui s’accompagne du saz, et plus tard s’élève celui de Piya. Dans leur langue maternelle et de leurs seules voix, il font retentir, au fil du spectacle, la parole d’une communauté entière. Une partie pour le tout, plus que jamais. Lorsque le daf se met également à tonner, on entend le cœur des Kurdes qui bat depuis des millénaires, le bruit de leurs pas en exil, et leurs cris, à la fois de détresse et d’amour. Et si l’on ferme les yeux, c’est sans doute Onysos qu’on voit danser, déchaîné sur le rythme de la percussion.

En portant à la scène les mots de Laurent Gaudé, Khadija El Mahdi réalise un acte de résonance. Les mots, les chants, les idées, les voix, les lieux et les époques : tout résonne. Ajouter de la lumière, c’est amplifier l’écho, afin qu’il devienne un jour si puissant qu’il formera un obstacle à la répétition des histoires qui n’ont pas lieu d’être. D’ici, aux montagnes du Kurdistan. Car rien n’est jamais très loin, à vol d’oiseau.

Amélie Boccon-Gibod

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