Mirage… سراب… Sarâb…

Le mot, le dessin, la musique. Qu’y a-t-il au commencement ?

En haut de l’Institut du Monde Arabe, entre les murs recouverts d’une histoire presque aussi vieille que le monde, on repart à zéro. Le temps d’une heure et demie, on assiste à la création, une femme à la manœuvre. Sans chaussures et de noir vêtue, l’artiste peintre Nagham Hodaifa se penche sur une très longue feuille blanche, déroulée sur le sol. Autour d’elle, deux musiciens. Youssef Hbeisch et Ahmad Al Khatib – du duo Sabîl – accompagnent la main de Nagham des leurs, qui courent le long du oud et des percussions.

Cela débute par la longue phrase que Nagham écrit consciencieusement au fusain, sur toute la longueur de la feuille. Une phrase en arabe, dont le sens échappe à ceux qui ne maîtrisent pas la langue. Si cette non connaissance freine la plongée dans le contenu, cela n’empêche pas d’apprécier ce qui se trace sur la surface. D’ailleurs, peut-être que ces lignes qui montent, descendent et ondulent en s’agrémentant de petits points ont une dimension visuelle plus forte pour qui ignore ce qu’elles signifient. L’analphabète de l’instant suit cette main qui semble dessiner un motif abstrait mais qui écrit en fait une phrase, et la musique participe telle une narratrice qui donne le ton et la cadence. Sans doute l’expérience revêt-elle un caractère différent pour les arabophones. Mots et musique doivent s’entremêler d’une autre façon, peut-être plus directe. Au final, toute forme d’expression n’est-elle pas plurielle ? Le sens, les sens, l’essence…

Il paraît que la vie n’est qu’un éternel recommencement. Une fois arrivée tant à l’extrémité de la feuille qu’au bout de la phrase, Nagham fait demi-tour et retourne au point d’origine pour à nouveau y poser son fusain. Si les cycles s’enchaînent, ils ne se reproduisent pas à l’identique. Lors de son deuxième trajet sur le papier, Nagham réécrit la phrase, mais à l’envers – dans un exact effet de miroir avec celle déjà ancrée. A travers des gestes minutieux, elle nous offre la réflexion. Celle physique du reflet, ainsi que celle – abstraite et subjective – de la pensée qui cherche à comprendre. Retourner le sens du tracé, cela revient-il à retourner le sens de la phrase ?

Certains verront un prolongement du dessin quand d’autres continueront à percevoir le texte, dont il resterait une enveloppe quasi corporelle. Après tout, la langue n’est-elle pas une incarnation : que sont lettres et mots sans la charge sémantique qu’on leur octroie ? Une incarnation qui – comme toute expérience du monde – ne serait qu’une idée de réalité, car soumise aux différentes propriétés de l’esprit. Un face à face récurrent avec les mirages qui attirent, déforment et remettent en cause. Les notions de signifiant et de signifié s’entremêlent dans les cordes du oud, rebondissent sur les percussions et s’évanouissent dans la pièce. L’art du langage devient le langage de l’art. Face à la feuille et aux mots désincarnés – mais nullement désenchantés – celui de Nagham se déploie. Pas besoin de verbe, c’est le trait qui parle. 

Nagham trace une ligne entre la phrase originelle et son reflet. Une simple ligne qui évoque tant d’images. Celle de l’horizon qui incite à ouvrir regard et idées. Celle de la frontière qui sépare deux entités semblables. Celle qui fait basculer du rationnel au sensible. Celle du destin qui, cachée dans le creux de la main, crée le mouvement sur la feuille blanche de la vie. Finalement, comme pour mettre tout le monde d’accord, Nagham empoigne une éponge. Elle n’efface rien, elle fusionne. Tout ce qu’elle a écrit ou dessiné avec le fusain se rejoint dans un grand tourbillon noir. C’est le dernier cycle, tant celui du chaos que de la symbiose. Ce qu’on a vu n’existe déjà plus, mais ce qui existe maintenant en découle. Nagham s’arrête, précisant que l’oeuvre n’est pas finie mais que la séance est terminée. Les dernières notes résonnent, il faut quitter ce monde.

De toute façon, qu’est-ce que la fin ? 

 

Amélie Boccon-Gibod

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