Alonisma

Il y a les gens qu’on connaît depuis si longtemps et avec qui on a tant partagé, qu’on oublie presque comment ça a commencé. Et il y a aussi les gens qu’on a rencontrés puis jamais revus, mais dont le souvenir de la rencontre reste.

Andrea c’est une rencontre succincte à Istanbul, dans une cérémonie soufie commémorant la mort de Rûmî, il y a quelques années. Une conversation dans un bus quelconque, qui ramenait à la ville et à la vie terrestre après une temporalité mystique et suspendue par la transe des derviches tourneurs.

Italien et flutiste, Andrea ne joue pas de la flûte mais des flûtes, notamment traversière et ney. Le métal et l’organique, animés par le même souffle. Il a formé un quintette, Alonisma, dans lequel il est entouré d’une contrebasse, d’un saxophone, d’un piano et de percussions. Ce soir, seul Apostolos, le contrebassiste, l’accompagne. Alonisma vient du grec αλωνίζω « battre le blé ». Si le battage marque une séparation entre tige et graines, le groupe est plutôt dans une recherche de fusion. Mais peut-être y a-t-il un autre sens plus idiomatique. Après tout, ce n’est jamais drôle de tout comprendre tout de suite.

Dans une pente des Abbesses, le Petit Théâtre du Bonheur est plein d’un public sage, attentif, et clairement transporté. Le voyage commence lorsque Andrea et Apostolos parlent : un peu d’anglais, de français, de grec, de turc et d’italien. Les mots deviennent un prolongement de la musique, un rappel des ailleurs qui nourrissent le répertoire des musiciens. Ils se parlent entre chaque chanson, pour décider du prochain morceau ou se taquiner. On se sent entre amis, qu’on comprenne toutes ces langues ou aucune.

Ils présentent le projet comme un mélange de rythmes orientaux et d’harmonies jazz, une « utilisation des deux langages ». L’un alterne flûte traversière et ney, l’autre usage de l’archet et des doigts. Dans cette salle où l’on n’est jamais loin de la scène, on regarde les corps des musiciens suivre les mouvements quasi imposés par leurs instruments. Le troisième langage, celui du corps. Alors dans le public aussi on se balance, on ferme un peu les yeux et on bat la mesure, comme pour être encore plus proches de ce monde mélangé.

Alonisma, c’est peut-être le prénom de la figure qui prend forme entre les murs de pierre du théâtre. Des membres qui s’articulent au gré des rythmiques de la contrebasse, les cordes faisant battre le cœur de leurs sons suaves quand la flûte choisit d’essouffler ou d’apaiser. Parfois, la voix d’Andrea réunit toutes les voix qui chantent le long de la méditerranée, de cette façon modulée qui est à la fois belle et triste.

Mais Alonisma c’est peut-être aussi la terre elle-même, celle sur laquelle on bat le blé et sur laquelle la musique se répand. Les cordes deviennent des branches d’oliviers balancées par le vent chaud, les notes se mutent en abricots tombés des arbres quand le soleil les a trop faits mûrir, la voix plane sur des étendues qui se ressemblent même si leurs noms diffèrent.

Peut-être qu’Alonisma c’est encore autre chose, et finalement qu’importe. Au bout d’une heure et demie, Andrea s’amuse du public parisien qui a écouté le concert sans faire le moindre bruit. Chacun intériorisant sans doute le groupe et sa musique à sa manière, sans nécessairement chercher de sens ou fabriquer d’image.

Et puis Rûmî écrivait : Dans les cadences de la musique est caché un secret, si je le révélais, il bouleverserait le monde.

Amélie Boccon-Gibod