Kurdistan Kurdistan (de Bülent Gündüz)

Le Kurdistan

Ce n’est pas le pays imaginaire que les enfants rêvent d’atteindre, mais un pays un peu fantôme, que beaucoup ont fui pour grandir. Un grand corps éclaté dans le monde, avec un coeur qui bat en Turquie et des poumons qui résistent en Irak et en Syrie. Un pays dont les frontières n’ont jamais été tracées : des veines invisibles qui écrivent une histoire à l’encre rouge.

Chanter dans un mariage : quoi de plus normal ? Mais dans la Turquie des années 90, l’oppression envers la communauté kurde s’étend jusqu’à la moelle épinière de cette dernière : la langue. Le jeune Delil Dilanar aurait dû faire l’impasse sur le chant kurde, il est contraint de s’exiler.

On ne voit ni le mariage ni la milice, mais on assiste à la fuite effrénée de Delil dans la neige. Quand il s’arrête, ce n’est pas son souffle qu’il reprend, c’est sa chanson. Le divertissement des mariés se transforme en élégie : la fin d’un couplet pour la fin d’une vie. Delil s’apprête à passer vingt ans loin de la Turquie. Vingt ans à l’autre bout du monde pour une dizaine de mots doux, ou l’anesthésie générale pour une simple égratignure.

Avec un destin irrémédiablement lié à la musique, Delil fait carrière. A travers ses concerts de pays en pays, il chante et joue du mey, flûte plus connue sous son nom arménien de dudukDelil Dilanar est un dengbêj, musicien kurde qui répand musique et poésie autour de lui. Même arrachées, les racines trouvent une sève vitale dans la transmission et la liberté.

Delil l’annonce finalement lors d’un concert aux Etats-Unis : il rentre à Muş, son village natal. Là où il a épousé la musique, là où se trouve sa famille amputée. Le pays bien réel  qui l’a fait vieillir d’un coup. Il arrive en héros, sous les acclamations et les haies d’honneur. Mais cela ne suffit pas à lui rendre son identité ni à ancrer ses pieds dans la terre d’autrefois.

Comme un amnésique renouant avec sa mémoire sur un lieu d’accident, Delil redécouvre son univers. Les parents qu’il n’avait jamais revus, les neveux dont il ignorait l’existence, les traditions immuables… L’enfant du Kurdistan compose avec le temps : l’avancée se double d’un bond en arrière.

Delil regonfle le corps d’adolescent qu’il avait laissé planer sur Muş. Même Egîtê Cimo, son vieux maître de musique qui vit désormais en Arménie, lui fait la surprise de venir. Delil peut enfin se reconstruire entièrement.

Les retrouvailles entre Delil et Egîtê Cimo constituent la partie la plus sensible du film. Celle qui donne raison au parcours de Delil, magnifiant non seulement la musique mais  aussi l’art de la créer. L’élève a gagné l’admiration du professeur, qui partage avec lui ses ultimes conseils de dengbêj accompli. Ce dernier acte ne se raconte pas, ne se résume pas. C’est une leçon de vie et de poésie. Au-delà de la musique, il y est question de secrets, d’oiseaux, de rivières et bien sûr du Kurdistan.

En guise de générique de fin, on voudrait crier Kurdistan pour la terre, le peuple et la langue. Et à nouveau Kurdistan pour la poésie, la musique et le cinéma.

Le film n’en est pas tout à fait un. En effet, pas de comédien : chacun joue son propre rôle, développant un peu plus la réflexion sur l’identité. Thématique somme toute universelle. Pourtant, le film ne sera pas présenté en Turquie, malgré des récompenses internationales.

Fantôme(s), encore et toujours.

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